A PROPOS DE QUELQUES EVENEMENTS REVOLUTIONNAIRES

DU DEBUT DE L’ANNEE 1790

A ORGNAC ET AU GLANDIER… AINSI QU’ALENTOURS !

 

Copie du procès verbal d'interrogatoire subit par Pierre Dubernard devanlt la municipalité d'Uzerche, extrait des minuttes du greffe de la ville d'Uzerche CLIQUEZ

La « Prise de la Bastille », le 14 Juillet 1789, demeure le « symbole phare » des évènements révolutionnaires aussi mythiques qu’emblématiques, dont il faut bien dire que le retentissement perdure jusqu’à nos jours et rayonne encore bien au-delà de nos frontières hexagonales…

Au delà de ce symbole incontournable de la « Révolution Française », la « mémoire collective » oublie souvent que dès les débuts de la période révolutionnaire bien d’autres « Bastilles » ont été « prises », et que c’est sans doute par la répétition et la juxtaposition de nombreuses « révoltes » locales, que s’alimenta le creuset révolutionnaire et que s’ancrèrent les inflexions déterminantes du « changement » de régime…

Ces « émeutes » furent d’importance certes variable mais on ne saurait seulement les considérer comme des « épiphénomènes marginaux »…

Les campagnes du Bas Limousin, celles de la contrée d’Orgnac en particulier, comme celles des « Paroisses » voisines, furent le théâtre « d’évènements » qui illustrent remarquablement les bouleversements sociaux et les modifications des rapports de force qui présidèrent à la chute de l’Ancien Régime, puis à celle de la Monarchie Constitutionnelle, en donnant ses orientations fondamentalistes au mouvement révolutionnaire…

Après l’épisode de la « grande peur » de l’été 1789, les « émeutes » locales dans les Paroisses du Pays de Brive ou celles du Plateau Corrézien, furent comme dans bien d’autres régions de France, la marque d’une expression radicale contre la « féodalité » et ses marques ( privilèges, châteaux, étangs, girouettes…) ainsi que contre « l’Eglise »…

Depuis Comborn, un mouvement de « révolte » Orgnacois se concentra en Janvier 1790 sur le Chartreuse du Glandier…

Les archives conserve la trace de cet évènement…

Jean Boutier ( Professeur à l’Institut des Hautes Etudes en Sciences Sociales ) propose la transcription dans sa forme originelle du document que l’on trouvera ci-dessous, déposé aux Archives Départementales de la Gironde sous la cote B 6  206.

Cette transcription figure dans son ouvrage intitulé « Campagnes en Emoi - Révoltes et Révolution en Bas-Limousin – 1789/1800 », paru aux « Editions les Monédières », dont on ne saurait trop recommander la lecture. L’essentiel des éléments de présentation de cette page s’inspirent très largement de cet ouvrage qui constitue une source fort précieuse qui ne peut qu’intéresser l’amateur d’histoire locale…

 

Alors que des évènements d’une gravité certaine viennent de se dérouler à Allassac du 24 au 26 Janvier 1790 ( pillages, saccages, menaces, morts d’hommes ) (1), amplifiant une agitation qui secoue la région de Tulle depuis le début de l’année ( ouvertures d’étangs – du 15 au 21 Janvier à Chanteix et à Saint-Mexant une dizaine d’étangs, propriété des pères chartreux du Glandier sont ouverts et péchés malgré leur opposition - , « chasse » à la girouette, rixes et voies de fait ), le 27 Janvier 1790 sur la place du bourg d’Orgnac, les paysans plantent un mai, prélude à une grande expédition qui dès le lendemain matin va les conduire au monastère du Glandier…

 

Cette plantation de mai fait l’objet de libations qui contribuent sans doute à attiser les passions…

Sous l'ancien régime, un « mai d'honneur » était souvent placé devant la porte du seigneur par les villageois en signe d’hommage et de respect… Le « mai » Occitan se plantait chaque année devant la demeure du personnage le plus considéré du lieu... Or la plantation d’Orgnac ( qui ne reproduit que ce qui s’est déjà passé ailleurs dans maints endroits ) à pour vocation de narguer les puissants de la veille... D’autant que le mois de Janvier ne correspond pas du tout à la période traditionnelle de plantation ! (2)

D’une simple visite pour élever un mai au milieu de joyeuses agapes, le rassemblement du Glandier va déboucher sur le pillage partiel du Monastère, les révérends pères étant contraints de distribuer quelques écus et de laisser leurs appartements aux plus déterminés des « révolutionnaires » qui restaient encore au crépuscule alors que leur étang est ouvert…

A cette époque la possession d’un étang est un signe de « standing social » car il offre la possibilité de consommer, mais surtout de négocier du poisson, c’est à dire ce qui s’apparente à un véritable « aliment de luxe ».

Le 28 Janvier le Prieur du Glandier a sans doute trop longtemps tergiversé… ou peut-être ne pouvait-il faire autrement… Ses portes sont finalement fracturées, tous les comestibles pillés, les meubles en partie brisés, la grand’salle, le salon, la cuisine, la boulangerie, le refectoire, les chambres dont celle du prieur occupées…

 

A Orgnac, le 27 janvier au soir, les témoins s'accordent pour dire que tout a commencé au village de « Combort » (3). Une petite troupe s’est mise en branle, parcourant la paroisse ; à chaque village, elle a recruté et s’est renforcée.

Le tocsin (4) qui a été sonné a provoqué des réactions immédiates sur tous les paroissiens, tel Etienne Martin, d'Orgnac, qui déposera qu'« étant chez lui le soir à peler des châtaignes, il entendit qu'on sonnait dans la paroisse le toxain et y accourut ».

Si la majorité des paysans de la contrée sont concernés et participent au rassemblement il est cependant difficile d'affirmer que la « fête » et « l'émeute » qui se préparent, puis se réalisent, fassent l'unanimité…

Brochard, maître de forge maître de forge d'Orgnac, s'entend répliquer: « Tu n'es pas des nôtres, je ne te connais pas » ; on se méfie des « traîtres » en puissance, comme de ce métayer des chartreux du Glandier, Antoine Bleizac : « Il prenait le parti des chartreux, il ne valait pas plus qu'eux »…

 

Comptant parmi les initiateurs de la révolte François Vareille, trente et un ans, natif du bourg d'Orgnac, est charpentier, ce qui ne l'empêche pas de vendre également du vin et du tabac… « Les gens d'Orgnac », proclame-t-il, « ne valaient pas grand-chose puisqu'ils ne pêchaient pas les étangs d'Orgnac dans le temps qu'ailleurs on les avait pêchés »… Il a essayé d'obtenir du vicaire qu'il incite les paroissiens d’Orgnac, au cours du prône dominical, à rendre visite aux chartreux « où ils boiraient et mangeraient ».

Pierre Dubernard, laboureur à Orgnac est motivé par la protection des grains « les h[abit]ant de la paroisse de Voutezac ont dit que, si nous, nous ne plantions pas de may chez vous et chez notre curé, ils viendraient les planter et nous passerions pour rien ; ils [… ] enleveroient [ le ] bled  »…

Un autre paysan d’Orgnac, pris de vin, se couchera dans le lit du Prieur du Glandier et lui déclarera qu’il « étoit autant maytre que lui et vouloit y coucher » …

Dans le même esprit et non loin de là, à la même époque, deux artisans répliquaient aux Chartreux, seigneurs de Chanteix, « Foutus jean foutre vous avez longtemps été les maitres, nous voulons l’être à notre tour » (5)

Le « peuple » faisait-il, comme le pensaient alors les nobles du Quercy, une « absurde interprétation [ du ] décret du 4 Août » ?

Guinau CAU, paysan d’ORGNAC, indique qu’un « bourgeois lui dit que les rentes étoient données [ comprendre : supprimées ! ] depuis le 9 du mois d’Août »

Etienne Martin, au couvent même du Glandier, répète à deux reprises que « autrefois il respectait la religion mais que aujourd’hui il s’en moquait » !

Les émeutiers avaient dès le 27 Janvier fait du « tapage » sous les fenêtre du Curé d’Orgnac !

« Ni Dieu, ni maitres » et «  A manger et à boire » ces slogans  pourrait résumer, le vin aidant, la philosophie « politique » du moment des émeutiers !

 

Au final la Garde Nationale mettra la « main au collet » de ceux qui vagabondaient encore autour du monastère un ou deux jours après le pillage…

Il y aura 7 arrestations…

Jean Boutier pense qu’il serait douteux que tous n’aient point participé à l’émeute mais l’image donnée de l’émeute par leurs interrogatoires n’est peut-être pas forcément totalement fidèle… ?

 

La séquence « classique » de la destruction de bancs d’église et de la plantation du mai se répètera à Estivaux, à Voutezac, à Perpezac le Noir…

C’est à Saint-Savadour, explique Jean Boutier, le 1er Février 1790 où quelques paysans venus de Perpezac ne réussissent pas à entraîner la Paroisse à se révolter que s’achève ce que de nombreux historiens ont appelé la jacquerie de Janvier 1790 !

 

 

Le document proposé par Jean Boutier mérite une lecture attentive…

Tel un « plan séquence en cinématoscope » le scénario des évènements du 28 Janvier 1790 se déroule sous nos yeux… Il y a même un « flashback » sur la « beuverie » du 27…

C’est un régal qui réjouira l’historien et le linguiste et qu’il vous revient maintenant d’apprécier a votre tour!

 

Emmanuel Dufour

 

1 - Les évènements d’Allassac sont évoqués sur ce site : eliedufaure1824-1865/revolution.htm

2 - La Révolution, avec plus ou moins de succès, dès le printemps 1790 récupèrera cette tradition ancienne de la plantation de mai par l’instauration de la plantation de l’arbre de la Liberté

3 - Comborn avait été le siège de l’une des plus puissantes châtellenie du Limousin. Il est intéressant de noter que le mouvement « anti-seigneurial » local aurait débuté à cet endroit, alors même que cette châtellenie était démantelée depuis le XVème siècle ! 

4 - Il y aurait beaucoup à écrire sur les relations entre « la cloche » et « le pouvoir » et son usage… On trouvera un exemple savoureux à Allassac sous le Second Empire sur la page en ligne : eliedufaure1824-1865/cloche.htm

5 - Outre l’ouvrage de Jean Boutier « « Campagnes en Emoi - Révoltes et Révolution en Bas-Limousin – 1789/1800 », paru aux « Editions les Monédières », l’ouvrage « La Révolution Française dans le Limousin et la Marche » par Paul d’Hollander et Pierre Pageot, publié par Privat, constitue une source intéressante.

 

« Copie du procès verbal d'interrogatoire subit par Pierre Dubernard devanlt la municipalité d'Uzerche, extrait des minuttes du greffe de la ville d'Uzerche »  CLIQUEZ

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