La bete de Vigeois qui rode à Orgnac

Le loup de Vigeois

(Extrait du Journal de la Corrèze. Actes de la Préfecture, du 9 août 1811).
“ Tulle, le 3 août : On a tué hier sur le territoire de la commune de Vigeois, et près du lieu de Poncharal, une bête fauve qui paraît appartenir à l’espèce des loups-lévriers. Cet animal rôdait depuis deux jours dans les communes d’Orgnac, Troche et Vigeois où elle a causé les plus affreux ravages, et était sortie des garennes du Mazet, commune de Beyssac.

Chiens, volailles, bestiaux, elle s’attaquait à tout et de préférence aux hommes. Cet animal était-il poussé par un accès d’hydrophobie ou ne faisait-il qu’obéir à son instinct féroce? C’est ce qui n’est pas encore bien décidé ;ce qu’il y a de trop certain, c’est que dans la matinée du jeudi, il sortit de la commune de Beyssac et entra dans celle d’Orgnac où il commença par mordre des bestiaux .

Le nommé Valade du lieu de la Grange allant chercher des branches près du ruisseau de Loyre, un peu au-dessus du moulin de Glandiers, entendit son chien se débattre contre une bête fauve ; il laisse les boeufs qu’il conduisait à la garde d’un enfant de 14 ans qui l’accompagnait, et court au secours de son chien, armé d’une espèce de gros bâton.

Au moment où il met le pied dans le ruisseau, la louve quitte le chien et se jette sur ce misérable avant qu’il l’eût aperçue et lui dévore la figure ; heureusement les yeux ne furent pas atteints ; cet homme, simple journalier, et travaillant 3 jours de la semaine chez le métayer de M. Chouffour, au lieu de la Garenne, a été parfaitement soigné par M. Lafaurie, chirurgien de la commune d’ Orgnac, et ne sera point perdu par sa famille, s’ il ne succombe pas à des accès d’hydrophobie.

Sortant de là, la bête arrive au moulin, se jette sur un cochon que gardait la femme du nommé Glouton, de Glandiers ; aux cris de cette femme, la louve lâche prise, monte dans une prairie où elle trouve des canards qu’elle poursuit dans le réservoir où ils s’étaient réfugiés et en tue deux, descend dans une autre prairie et s’approche des maisons. Le fils du nommé Cotas, maçon, qui travaillait pour M. Chouffour, aperçoit la bête, lui lance quelques pierres et vient demander un fusil ; la louve se jette sur un troupeau d’oies, les poursuit dans une mare remplie d’eau, en tue quatre et se dirige sur le village d’ Espalion, commune de Troche, où elle blesse le métayer du Sr Mergnac, et un enfant. Vers 10 h. du soir, elle passe Lécurotte, commune de Vigeois, attaque les chiens ; le métayer de M. Lafarge, receveur des contributions, se lève ; la bête quitte les chiens pour fondre sur lui ; au moment où il croit la fermer dans un séchoir, elle s’élance, l’atteint au visage, lui emporte la moitié de la figure et quatre dents.

Les secours qu’ on porte à ce malheureux font fuir l’animal qui prend le chemin de Vigeois, et traverse le bourg en mordant tous les chiens qu’il rencontre ; il arrive après minuit au village de Laroche, attaque les chiens du métayer de M. Duchalard ; celui-ci veut aller les défendre et se débat longtemps contre la louve qui le laisse avec plusieurs blessures aux mains et à la figure : cette bête s’ animant par le carnage qu’ elle faisait, passe au lieu de Poncharal, domaine de M.Veiriras ; les métayers ayant aussi voulu secourir leurs chiens, deux hommes reçoivent de fortes morsures aux cuisses.

Cependant les blessés arrivaient successivement chez M.Fleignac, médecin et maire de Vigeois. L’alarme se répand, on fait sonner le beffroi et on commande une battue. M. Duchalard fils, avocat et Reirole, notaire, se mettent à la tête des chasseurs ; M. Nauche, juge de paix, monte aussi à cheval pour diriger les mouvements de cette battue. On apprend alors que la bête est au village de Sioussat, où elle s’ est jetée sur les cochons du métayer du Sr Massoutre ; on s’ y rend. La troupe ne s’étant pas trouvée assez nombreuse pour entourer simultanément les halliers où l’on supposait la bête retirée, elle a échappé à cette première recherche. On a appris dans le village que le métayer du Sr Massoutre a été mordu au bras gauche au moment où il s’est approché de l’endroit où elle mordait les cochons. M. Nauche a fait alors réunir les habitants des villages voisins ; la battue a recommencé en se portant vers le point où la bête s’ était jetée après avoir quitté le métayer de Massoutre.

Le chemin qui conduit de Vigeois au Bariolet, au-dessus de l’ étang de Poncharal, est bordé de grands genêts ; c’ est là que la bête s’ était fourrée ; M. Nauche qui était entré dans le fort avec les batteurs et les suivait pas à pas, ayant aperçu au-dessus d’eux un mouvement dans les broussailles, s’y est porté de suite.La bête en est sortie et a traversé le chemin ; voyant qu’ elle était poursuivie par un grand rassemblement d’ hommes, elle s’ est jetée dans les genêts du côté opposé. M. Nauche a fait entourer ce point par les gens armés de fusils ; les gens armés de piques et de fourches, etc…, sont entrés dans le fort. La bête a tenté alors de s’échapper en sortant des broussailles, mais voyant qu’ on venait à elle, elle s’ y est rejetée et s’est trouvée en tête des batteurs ; au même instant elle s’ est précipitée sur le nommé Antoine Célérier, garçon serrurier âgé de dix huit ans, et l’a atteint au bras. Le jeune homme n’ en a pas moins enfoncé sa pique dans le corps de la bête, qui se relevant plus furieuse, s’est élancée de nouveau et lui a fait de nouvelles blessures. Cet intrépide jeune homme n’a pas lâché prise et a laissé sa pique dans le corps de la bête jusqu’ à l’ arrivée des nommés Monjat et Pradeaux ; Monjat a saisi la bête par les reins avec une fourche de fer, Pradeaux lui a tiré un coup de fusil. Mrs Duchalard et Breton, arrivant au même instant, la bête a été achevée et le jeune homme dégagé. L’ animal était dans un tel accès de fureur, qu’au moment d’expirer, elle s’élançait encore sur ceux qui l’entouraient.

Il nous a été pénible d’entrer dans ces détails affligeants ; mais nous avons pensé que la profonde consternation que cet événement avait jetée dans la contrée, les versions qu’ on ne manquera pas d’ en faire, exigeaient un détail exact et circonstancié. La bête a été portée de suite à Vigeois et brûlée, dans la crainte qu’ elle ne fût atteinte de la rage, ce qui paraît cependant difficile à croire d’ après ce qu’ elle a fait dans les environs de Glandiers où l’on assure même qu’on l’a vue boire ..  »

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Sources : Mr Yvon CHALARD de la Société Scientifique, Historique et Archéologique de la Corrèze et l’Ecole de BEYNE à EGLETONS.

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